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© Fabien Maisonneuve |
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Seun Kuti
L'(autre) fils du légendaire Fela Kuti parcourt lui aussi les chemins de l'afrobeat qu'a tracés son père, accompagné par les musiciens de l'Egypt 80. Son impressionnante présence scénique laisse présager d'une carrière légendaire.
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Interview écrite de Seun Kuti
Découvrez la retranscription d'une longue discussion avec l'artiste nigerian Seun Kuti qui, depuis Lagos évoque son engagement, ses révoltes et ses espoirs, l'héritage de son père et biensûr son premier album Many Things...
Sur la pochette de « Many Things », tu apparais le visage fermé, une Afrique enflammée au fond des yeux. Ce premier album est-il un cri de colère, ou y a-t-il aussi un peu de place pour de la joie ?
Je crois que la musique, en soi, est toujours une forme d'expression joyeuse, et l'afrobeat en est une. Les instruments, les notes... Chanter, faire de la musique est une chose merveilleuse. Je suis toujours très heureux lorsque je suis sur scène, en studio, en répétitions. Mais cet album parle aussi et surtout de la réalité : celle de mon pays, celle de mon continent, et cette réalité est très triste. Donc oui, je suis en colère, voilà pourquoi sur la photo tu vois des flammes dans mes yeux. Avec tous les problèmes que connaît l'Afrique en ce moment, je ne me vois pas sourire sur la pochette de mon album. Non, vraiment, il n'y a aucune raison de sourire.
Sensée et engagée: selon toi, est-ce ainsi que la musique devrait être ?
Je ne serais pas aussi catégorique. Chaque musicien a son propre environnement, sa propre inspiration, sa propre réalité. Chacun chante ce qu'il croit bon devoir chanter, c'est une affaire personnelle. C'est aussi une question de responsabilité individuelle. En ce qui me concerne, je fais de l'afrobeat, et cette musique a été créée par mon père pour aider à l'émancipation des Africains. Ne pas poursuivre dans cette voie serait une trahison : ce serait trahir le combat de mon père et me mentir à moi-même. Personnellement, je ne peux pas dévier de cette cause.
De toute évidence, avec l'arrivée au pouvoir en 2007 de Yar'adua, rien n'a changé dans ton pays.
Rien ! Rien du tout ! Ou plutôt si : les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, voilà ce qui change. Que veux-tu, le Nigeria, comme tous les pays d'Afrique, est dirigé comme une mafia. Les dirigeants s'en mettent plein les poches, ne pensant qu'à leur propre intérêt, et pendant ce temps-là, pour le commun des mortels, il faut travailler encore plus qu'avant pour gagner encore moins. Ce n'est pas ce que j'appelle une évolution positive.
L'année dernière, la société de télécommunication Siemens a été accusée d'avoir versé près de 10 millions d'euros de pots-de-vin à plusieurs personnalités politiques nigérianes, afin d'obtenir un contrat dans le domaine du gaz. Est-ce aussi cela qui te révolte : la corruption ?
Il y a encore plus grave que le scandale que tu viens d'évoquer. Récemment un rapport d'enquête parlementaire a révélé que les précédents gouvernements, sous l'administration d'Obasanjo, avaient dépensé entre 1999 et 2007, près de 16 milliards de dollars soi-disant dans le domaine de l'électricité. 16 milliards. Or le Nigeria produit moins d'électricité qu'avant! D'une production de 3000 mégawatts, on est passé à... 2000 et des poussières. 16 milliards de dollars ! Pour quoi ? Pour que la situation économique empire! Mais où sont passés ces milliards ? Visiblement, pas dans l'électricité. Les Nigérians, qui vivent toujours dans des conditions déplorables, n'ont pas profité de ces sommes. D'autres, si. Et ce n'est pas difficile d'imaginer qui a pu s'enrichir. On va bien voir ce qui va se passer maintenant, mais c'est toujours pareil en Afrique : les magouilleurs, quand ils sont au pouvoir, sont rarement inquiétés. Et lorsqu'ils le sont, ils sont tout simplement remplacés par d'autres magouilleurs... Voilà la situation au Nigeria. Voilà l'état de mon pays aujourd'hui.
Face à cette situation, tu dis préférer le slogan "get up and think" (lève-toi et réfléchis !) à "get up and fight" (lève-toi et combats !...) Crois-moi, l'heure du combat va sonner. Mais je vais t'expliquer. En ce moment, ma génération est perdue, sans repère, dirigée par des gens corrompus qui ne pensent qu'à eux-mêmes, qui sont souvent des marionnettes manipulées par les dirigeants des anciennes puissances coloniales. Et dans cette génération, sur tout le continent africain, ici ou là, beaucoup se battent et prennent les armes. Mais pour quoi ? Si c'est pour renverser un gouvernement corrompu et le remplacer par un autre gouvernement corrompu, un tyran pour un autre tyran, je ne vois pas où est le progrès. En Afrique, beaucoup de gens sont prêts à se battre, sans même savoir pourquoi, dès qu'on leur donne un peu d'argent, de quoi se nourrir et nourrir leur famille. Ils sont même prêts à mourir, sans se demander si la cause est juste ou non, En raison de l'urgence, en raison de la situation économique difficile, l'argent est roi, mais l'argent n'est pas une cause. S'il n'y a pas de vraie réflexion en amont, s'il n'y a pas un profond changement de mentalité, s'il n'y a pas l'élaboration d'une nouvelle idéologie, constructive, autour de la notion de démocratie par exemple, alors non, ça ne sert à rien de foncer dans le tas tête baissée, les yeux fermés. Voilà pourquoi je préfère aujourd'hui "get up and think". Il faut que nous, Africains, prenions du recul, malgré l'urgence, pour réfléchir sérieusement à tout cela. Tant qu'on n’aura pas pris le temps, tant que les conditions pour un changement radical ne seront pas réunies, ça ne sert à rien de se battre.
Au cours de sa vie, ton père a entretenu des rapports étroits et risqués avec la politique, ce qui lui a valu d'être maintes fois harcelé, emprisonné, tabassé. Ton frère Femi a créé le MASS Party (Movement Against Second Slavery), reconnu notamment pour sa lutte contre le sida en Afrique. As-tu déjà pensé, à ton tour, à t'engager autrement qu'à travers la musique ?
En politique ? Oui, j'y pense. Peut-être est-ce dans notre sang... Mais la chose politique m'intéresse à condition de la pratiquer avec honnêteté, ce qui n'est pas le cas actuellement dans mon pays. Au Nigeria, « politics is politricks ! » C'est une farce qui fait beaucoup de dégâts. Malgré tout, j'ai du respect pour la politique au sens noble du terme, au sens d'oeuvrer dans l'intérêt général. Pour faire avancer véritablement les choses, il faudrait être au gouvernement, donc détenir le pouvoir et ce n'est pas possible aujourd'hui, évidemment. Alors comment, quand, je ne sais pas, mais un jour, oui, j'espère...
Youssouf N'Dour a récemment créé au Sénégal une société de micro crédit, Birima. Que penses-tu de cette initiative ?
Bien sûr que cette initiative est précieuse. Tu sais, en Afrique, l'entraide est une notion toute relative. Par exemple : au Nigeria, l'Église reçoit beaucoup d'argent de ses fidèles, qui donnent sans compter à leur paroisse. Parfois, ils donnent même tout ce qu'ils ont ! Et que fait l'Église en retour ? Rien, ou pas grand-chose. Au lieu de faire construire des écoles, des hôpitaux ou je ne sais quoi encore, certains pasteurs voyagent à bord de jets privés, vivent dans de superbes demeures, tout ça sur le dos de pauvres gens alors que ce sont eux qui devraient donner l'exemple. Je ne dis pas que tous se comportent comme ça, mais c'est une réalité. Alors que Youssou N'Dour, un artiste, un chanteur, un Africain, ait décidé d'accompagner ceux qui en ont vraiment besoin, de les aider à se prendre en main économiquement parlant, oui, c'est une remarquable attitude qu'il faut saluer. C'est comme ça qu'on arrivera à faire évoluer les mentalités et aussi à changer le regard que certains Européens continuent de porter sur notre continent.
Parmi les fléaux dont souffre l'Afrique, il y a le paludisme, cette terrible maladie que tu évoques dans "Mosquito's Song"... C'est une chanson que j'ai écrite à l'occasion du festival Africa Live, que Youssou N'Dour avait monté en 2005 pour alerter la communauté internationale. En Afrique, un enfant meurt toutes les 30 secondes, 3000 enfants par jour. Par jour ! Il serait temps que les gouvernements prennent leur responsabilité. L'Afrique a tant de ressources ! Quand tu sais qu'une simple moustiquaire, qui est un moyen préventif très efficace, coûte moins de 5 dollars et peut sauver plusieurs vies, c'est tout simplement scandaleux qu'il y ait encore autant de victimes. Je suis bouleversé à chaque fois que j'entends les chiffres.
Tu vis à Lagos, que tu décris comme un "Bronx post-nucléaire".Tu n’as jamais pensé à l’exil ?
Je sais, ça peut paraître bizarre. Surtout qu'en tant qu'artiste, j'ai beaucoup voyagé : en Europe, aux Etats-Unis.. Et partout, je me rends compte que la situation du pays où je me trouve est meilleure qu'au Nigeria, même si on a tous nos problèmes. Alors parfois, je me dis : "merde, faut vraiment que je parte vivre ailleurs". Mais en même temps, je ne peux pas m'y résoudre. Ma vie, mes racines, mon énergie, mon inspiration sont au Nigeria, alors j'y reste.
Tu ne crains jamais pour ta vie ?
Non. Lorsque tu es fidèle à tes principes, à tes idéaux, lorsque tu respectes les gens qui t'entourent, que tu défends leurs droits, que tu te bats pour eux, alors en retour les gens te protègent...
... ou parfois ils tuent. En octobre 2007, le célèbre chanteur de reggae sud-africain Lucky Dube est mort dans un quartier de Johannesburg, assassiné par balles lors d'une tentative de vol de sa voiture.
Et bien... C'est malheureux, c'est... très triste. Oui, le ghetto est le ghetto. Au Nigeria, à Lagos, il faut penser à se protéger, c'est vrai. Mais pour ce qui est d'avoir peur pour ma vie, je te réponds : non. Tu sais, c'est simple, que tu chantes la vérité ou que tu restes muet, que tu l'ouvres ou que tu la fermes, la fin est toujours la même : tout le monde meurt un jour. Alors puisque ça ne change rien, autant dire carrément les choses !
Tu habites Kalakuta, la maison que Fela avait proclamé "république autonome". Comment définirais-tu cet endroit, en un mot ?
En un mot ? Disons que c'est un... îlot d'égalité. On est tous égaux là-bas. Pas de différence, pas de discrimination. C'est aussi un endroit où il y a toujours de la musique, où tu peux venir t'instruire, il y a des gens à qui parler, qu'il s'agisse de philosophie ou de sport !
D'après ce que j'ai pu lire, il semble que le Sénateur américain Barack Obama soit intervenu en ta faveur, l'année dernière, pour dénouer un problème de visa.
Je ne l'ai jamais rencontré, mais il a eu la gentillesse de faire un geste qui a débloqué une situation un peu compliquée et je lui en suis reconnaissant. Je le remercie d'ailleurs dans mon album. Je crois que c'est quelqu'un de bien. Mais ce n'est pas parce qu'il est Noir qu'il serait une source d'espoir ou de progrès. Ce n'est pas une question de couleur de peau. S'il devient président des Etats-Unis et qu'il écoute son cœur, alors je crois sincèrement qu'il peut faire de grandes choses. S'il ne devient pas prisonnier du système, alors le monde peut devenir meilleur, donc l'Afrique aussi. Je le crois, j'espère. Nos leaders à nous ne savent que nous rendre la vie encore plus dure, encore plus chère, encore plus compliquée. Ils volent, ils trahissent, ils tuent, ils pillent, ils censurent, alors oui, on aurait bien besoin en Afrique de dirigeants comme lui.
Les JO d'été à Pékin, en Chine, c'est un sujet qui te préoccupe, ou l'urgence des problèmes au Nigeria, et en Afrique en général, t'en éloigne ?
Ce n'est pas parce que mon pays et mon continent traversent des crises graves que je ne me sens pas concerné par le problème des libertés au Tibet. Quand ça va mal, tout est priorité dans ce monde. Je ressens de la compassion pour les Tibétains, qui devraient avoir le droit de vivre selon leur culture, selon leurs principes et leurs traditions. Je me sens solidaire de leur combat. De la même façon que je ressens de la tristesse pour les citoyens Chinois qui sont emprisonnés pour avoir bravé la censure, pour avoir osé demander plus de libertés. Mais on vit dans un monde d'hypocrisie et les gouvernements, malgré les quelques faibles protestations ici ou là, ne pensent qu'à faire du commerce avec la Chine, ils ne pensent qu'à leur business, à faire leurs petites affaires entre eux. L'argent d'abord, les droits de l'homme passent après, c'est comme ça...
Le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly, c'est un artiste dont tu te sens proche ?
J'ai un message pour lui. Je ne le connais pas personnellement, mais on a partagé à deux reprises l'affiche d'un même festival en France, et à chaque fois il a donné une prestation éblouissante. C'est un show man très impressionnant, mais s'il arrive autant à faire bouger les foules, à les faire réagir, à communiquer avec elles, c'est parce qu'il parle français (rires) ! La prochaine fois, c'est moi qui mettrai le feu. C'est moi qui lui botterai les fesses !
Tu te reconnais dans son message, dans son combat ?
Lui aussi dit des vérités. C'est quelqu'un de très courageux, qui délivre des messages forts et constructifs pour l'Afrique. Je le respecte beaucoup. Ça fait du bien de voir qu'on n'est pas seuls. Tu sais, beaucoup d’artistes ne voient pas les choses comme nous : peut-être sont-ils aveugles, démotivés, ignorants... Alors quand un artiste africain dit autant de choses avec autant de force, ça fait plaisir. Dans mon pays, par exemple, personne ne veut chanter sur la réalité, sur les problèmes... Il n'y a pas de conscience militante chez les artistes là-bas. Leur seule préoccupation, c'est de faire de l’argent.
Martin Meissonnier, qui a longtemps collaboré avec ton père de façon étroite, est aujourd'hui ton producteur et manager. En quoi votre relation est-elle spéciale ?
Martin est arrivé dans ma vie à un moment où peu de gens me faisaient confiance. Après la mort de mon père, quand j'ai décidé de reprendre le flambeau, avec le groupe Egypt 80, il m'a encouragé, fait des critiques constructives, il a voulu que je grandisse comme un artiste à part entière, pas seulement comme le fils de. Surtout, il m'a fait comprendre qu'il fallait que je prenne le temps de grandir, de me former. Ça m'a beaucoup aidé.
A la fin des remerciements, dans le livret de ton album, tu écris: "Finally, thanks to me for not losing myself in the middle of it all". (Et en fin je me remercie de ne pas mettre perdu au milieu de tout ça) Ça a été une route tumultueuse pour arriver là où tu es aujourd'hui ? L'héritage de ton père a-t’il été difficile à porter ?
Ça a été très dur, et la route a été très longue. Mais je ne dirais pas que le nom de mon père a été difficile à porter ou que son héritage a été lourd à assumer. Malgré tout, c'est vrai que j'ai traversé des périodes sombres pendant lesquelles j'ai souvent eu envie d'abandonner. Après la mort de Fela, le groupe était là, un peu perdu, sous le choc, les anciens ne savaient pas ce qu'il allait se passer, tout le monde était un peu abattu... J'étais jeune, mais j'ai compris que si le groupe disparaissait ce pour quoi mon père s'était battu disparaîtrait aussi. Mon père disait tout le temps : "Mon groupe est la chose la plus importante pour moi." Quand j'ai pris le relais, il a fallu que je m'accroche, que je gagne durablement la confiance de tous ceux qui m'entourent aujourd'hui. Il a fallu que je bosse, sans relâche. Il y a eu des hauts et des bas, j'ai souvent douté, mais Egypt 80 est toujours là, comme une récompense. Et c'est plus qu'un groupe, c'est une famille. Crois-moi, jamais je ne me verrais jouer avec d'autres musiciens.
Stéphane Faure
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Many Things
(Album)
Tôt ou Tard Warner
2008 |

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Mondomix Experience
(Compilation)
Mondomix Wagram
2008 |

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